Des nouvelles du Canada
Une période charnière…
Quand on m’a demandé d’écrire un article sur le conte au Canada, je me suis posée beaucoup de questions. J’ai hésité à accepter, car pour moi, le conte au Canada est aussi varié que le pays est grand. En quelle qualité pourrais-je me prononcer sur le milieu ou affirmer telle ou telle chose ? Pourtant, s’il est difficile de résumer ce qui se passe dans chaque province ou territoire, certains points communs émergent :
Les conteurs et conteuses se questionnent de plus en plus sur la notion d’appropriation culturelle en lien avec les contes autochtones (et la culture autochtone en général) et sur la place des artistes autochtones, qui transmettent traditionnellement leurs histoires dans des contextes plutôt sociaux que scéniques.
Cette dualité de pratique (publique/intime ou culturelle/sociale) est aussi vraie pour tous les conteurs et conteuses, car le conte peut être travaillé, mis en scène et diffusé sur scène comme raconté en toute simplicité dans un salon ou une cuisine, ou encore transmis aux jeunes dans les écoles et les bibliothèques. Le type de conte détermine-t-il le lieu culturel de sa diffusion ? Cette distinction dans la manière de faire est-elle simplement liée au style de pratique de l’artiste, ou est-elle influencée par le milieu lui-même, anglophone ou francophone ? Deux mondes séparés par la langue, mais aussi par une vision et des influences culturelles distinctes (anglo-saxonnes/françaises).
Côté francophone, je dirais que les communautés hors Québec se sentent souvent isolées, ne serait-ce que géographiquement. Les artistes ressentent souvent le besoin d’établir des liens avec leurs collègues pour partager leurs défis (et leurs résolutions), réseauter et entendre davantage de contes en français.
La situation est quelque peu différente au Québec, puisque c’est la seule province officiellement unilingue française du pays. Le milieu du conte y est aussi particulièrement vivant, comme en témoigne la présence du conte dans plusieurs festivals aux quatre coins de la province. Je note toutefois qu’il y a moins de soirées régulières au fil de l’année, en bonne partie à cause de l’essoufflement des organisateurs et du manque de relève (on touche ici à la lourdeur des demandes de subvention et au manque global de budget pour la culture). Les cercles de conte semblent cependant bénéficier d’un renouveau d’engouement, et plusieurs ont été récemment créés dans la province.
Enfin, je ne peux laisser de côté le contexte social et politique, ici comme au sud de la frontière, qui exacerbe les inquiétudes, d’autant que les coupures budgétaires en culture sont de plus en plus élevées. Comment résister et continuer à propager la parole conteuse quand les écoles et les associations qui nous accueillent ont de moins en moins de budget, quand les festivals se font globalement plus rares, quand le public réorganise ses dépenses pour parer au plus pressé de la vie quotidienne (je pense ici à l’explosion des loyers, à la hausse des coûts des aliments, à l’incertitude généralisée, etc.) ? La pandémie a également beaucoup changé les habitudes du public, qui est devenu plus casanier et consommateur de contenu en ligne gratuit. Comment cultiver l’imaginaire et la curiosité des gens en cette ère numérique, où l’attention est fragmentée par la sursollicitation et où tout s’enchaîne à une vitesse folle ?
Si le conte a bénéficié d’un « renouveau » à la fin des années 1990 et au début des années 2000, il est aujourd’hui en transition. Car le conte, qu’il soit traditionnel ou contemporain, s’inscrit avant tout dans un contexte plus large : celui d’une société, d’un pays et d’un monde. Il en est le reflet, en quelque sorte. Les thématiques abordées dans le conte contemporain en sont un bon exemple.
Mais le conte n’a pas traversé le temps et les époques sans raison. Il a bien des atouts. C’est un art d’écoute, sans écran ni support. Un art de déconnexion numérique, mais de connexion humaine et émotionnelle. C’est bien là sa force, au-delà de toute frontière ou pratique.
J’aimerais donc finir ce texte en mentionnant l’organisme national Storytellers of Canada – Conteurs du Canada, qui a pour but non seulement de promouvoir l’art du conte, mais aussi de relier les artistes de la parole à travers le pays, d’un océan à l’autre. En toute transparence, j’en suis la coordonnatrice des relations francophones, et c’est à ce titre que je me permets de parler ici de notre prochain congrès annuel, événement rassembleur qui se tiendra cette année en juin en Colombie-Britannique : au programme, ateliers de perfectionnement professionnel, rencontres, excursions, spectacles, échanges, etc. C’est une belle occasion de créer des liens… et pourquoi pas d’entamer des collaborations interprovinciales ou bilingues ? Comme le dit ce proverbe africain : « Seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin ! »
Article et photo de Julie Turconi
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